TÉMOIGNAGES
Éleveurs : un quotidien chamboulé par la prédation du loup

Dans les zones de présence du loup, les éleveurs subissent de plein fouet la pression de sa prédation. Une situation de stress permanent qui peut parfois être difficile à mesurer pour le reste de la société. Témoignages.

Éleveurs : un quotidien chamboulé par la prédation du loup
Les éleveurs ovins ont de plus en plus de mal à protéger leur troupeau de la prédation. ©Frédéric Gontard.

« La première attaque dans le secteur a eu lieu en 1999, preuve que le sujet ne date pas d’hier. La dernière grosse attaque au sein de mon troupeau date de 2017, avec six brebis tuées, vingt-quatre blessées et sept disparues dans la nuit. J’ai eu d’autres attaques mais il faut bien avouer que ma meute de chiens, constituée de huit bergers d’Anatolie, fait preuve d’efficacité, même si cela ne fait pas tout », raconte Nicolas Peccoz, éleveur ovin et berger, installé à Gigors-et-Lozeron (Drôme) au sein du GAEC du Savel. Chaque année, pendant un peu plus de quatre mois, il part en alpage en Savoie avec ses huit-cents bêtes et ses bergers d’Anatolie. Ancien co-président de la fédération départementale ovine drômoise, il connaît trop bien le sujet de la prédation : « Ce sont toujours des moments compliqués à gérer. Mes brebis mères, je les connais toutes, et à chaque fois que l’une d’entre elle se fait croquer, c’est difficile. Ce n’est pas qu’un simple numéro qui disparaît… » Benjamin Mistri, installé en polyculture élevage sur la ferme SCEA La Cote à Claix en Isère, a quant à lui perdu seize brebis en octobre 2020. « Nous vivons très mal cette pression de la prédation. Nous sommes chaque jour dans la peur et l’inquiétude d’une nouvelle attaque », confie-t-il.

Une vie de famille fortement impactée

« Nous ne sommes pas bien mentalement et cela affecte notre vie de A à Z, et d’autant plus la vie privée. Auprès de nos familles, c’est un sujet encore un peu tabou… On a envie d’en parler, mais on n’ose pas pour éviter de leur communiquer notre peur. Il n’est pas toujours facile de dire ce que l’on a au fond de nous », poursuit Benjamin Mistri. Une situation vécue par Luc Etellin, à la tête d’un cheptel de 1 300 brebis mères sur la commune d’Aiton (Savoie). Chaque été, durant quatre mois, il mène une partie de son troupeau à Montsapey, en Maurienne. « Je suis touché par la prédation depuis 2004. Je perds une cinquantaine de bêtes par an », explique-t-il. « J’ai divorcé il y a cinq ans. Ce n’est pas entièrement à cause du loup, mais depuis qu’il est là, c’est très compliqué. Je vis dans la crainte, dans l’angoisse et cela joue forcément sur la vie de famille. Nous ne sommes plus les mêmes hommes, surtout en période d’estive ». Face à une telle situation, l’éleveur savoyard regrette que « les politiques en place fassent tout pour que l’année prochaine, il y ait toujours plus de loups. On ne nous dit pas clairement que l’on ne veut plus des éleveurs, mais je le ressens comme ça ». À cinq ans de la retraite, Luc Etellin se dit usé par l’angoisse des attaques et les difficultés liées à la cohabitation avec les autres usagers de la nature. « Le loup, c’est une plaie ouverte chez moi et elle ne se refermera jamais ».

Le loup, un sujet encore tabou

Aujourd’hui encore, la société peine à comprendre les éleveurs touchés par cette pression de la prédation. « Sur les réseaux sociaux, tout le monde a une idée sur tout. Il y a un énorme fossé entre ce que nous pouvons connaître au quotidien et ce que les citoyens peuvent percevoir Les gens parlent d’un métier qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne maîtrisent pas. Même de vrais éleveurs ont du mal à comprendre ce qu’est d’être en situation de prédation tant qu’ils ne l’ont pas été. Après, les gens à qui l’on explique pourquoi le loup est un souci pour nous le comprennent assez bien même s’il y aura toujours des extrémistes », ajoute Nicolas Peccoz. « Nous vivons avec la non-compréhension des gens au quotidien, surtout les nouvelles générations. Les gens se nourrissent trop vite des discours de nos détracteurs, sans vraiment prendre le temps d’aller au contact des éleveurs », regrette Benjamin Mistri. « Bien souvent, il faut que les meutes de loups hurlent aux portes du village pour que les gens comprennent que les loups sont chez nous », poursuit Nicolas Peccoz. Dans ce contexte, un suivi psychologique peut parfois être nécessaire, notamment pour les bergers isolés en montagne. « Il reste plus facile d’échanger avec les collègues qui sont dans le même cas que nous qu’avec des personnes extérieures qui ne sont peut-être pas vraiment aptes à comprendre ce qu’il se passe sur le terrain », conclut Nicolas Peccoz.

Amandine Priolet