MÉTIERS
Conseiller agricole, un métier polyvalent qui s’adapte à son temps

La profession de conseiller agricole, quelles que soient ses spécificités a connu de véritables évolutions ces dix dernières années. L’arrivée de pratiques agricoles alternatives, le bouleversement du changement climatique dans les fermes, l’utilisation d’outils numériques modernes pour communiquer et transmettre une information plus réactive ont pour certains changé leur manière d’accompagner les agriculteurs. Témoignages.

Conseiller agricole, un métier polyvalent qui s’adapte à son temps
Dominique Berry, technicien en maraîchage biologique à la chambre d'agriculture du Rhône. ©DR

Le monde agricole, il y travaille depuis maintenant une trentaine d’années. Avant d’être embauché en tant que conseiller à la chambre d’agriculture du Rhône, Dominique Berry a été pendant quinze ans chargé d’expérimentation à la Serail, station d’expérimentation spécialisée en cultures légumières. « J’ai intégré la chambre d’agriculture du Rhône pour accompagner les adhérents bio du bureau technique des maraîchers (BTM). L’arrivée de la bio, mais aussi de toutes les nouvelles techniques dites alternatives, m’a demandé d’adopter un nouveau regard sur l’agriculture. Je me suis vite rendu compte que ce retour général à l’agronomie nous permettait de transférer ces nouvelles techniques aussi au bénéfice du public conventionnel », explique le technicien en maraîchage biologique.

Plus de réglementation et d’administration

L’évolution des pratiques agricoles vers la recherche d’une agriculture pas ou moins dépendante des traitements chimiques lui a demandé de « se former de façon continue, d’être en veille constante » notamment sur les questions liées à la réglementation. « La démocratisation de la bio nous a permis de sortir du paradigme “un problème - une solution phyto”, a remis l’agronomie au cœur de nos métiers, nous demandant d’aller vers une approche plus systémique dans nos conseils », précise-t-il. Ce qu’il a aussi constaté ces dernières années, c’est une part croissante d’administration dans son quotidien. « On nous demande d’avoir une trace du conseil qu’on donne. Il faut, entre autres, qu’on cite le produit conseillé, qu’on précise qu’il n’y a pas d’autres choix… Toutes ces informations sont renseignées sur des fiches qu’on a l’obligation de remplir et qui sont archivées. C’est une démarche qui n’existait pas il y a quinze ans, qui nous prend du temps et qui met, quelque part, une pression supplémentaire sur le conseiller », indique-t-il regrettant aussi que « les impératifs financiers » des chambres d’agriculture les obligent à rediriger « une partie de leur conseil non plus dans une logique de service public mais vers plus de prestations de services facturées ».

Une responsabilité plus forte

Face à une conjoncture économique plus « dure » et « incertaine », le conseiller agricole d’aujourd’hui se voit investit d’une responsabilité « plus forte dans l’accompagnement aux stratégiques d’entreprise », d’après Philippe Chrétien, conseiller d’entreprise à la chambre d’agriculture de l’Ain. « Lorsque j’ai commencé ma carrière il y a trente ans, il y avait de l’espoir dans la croissance. Un agriculteur pouvait prendre une mauvaise direction, s’en apercevoir et revendre sa ferme sans que cela ne représente un trop gros risque financier pour lui et sa famille. Aujourd’hui, la prise de risque ne trahit pas, on voit des gens commettre des erreurs de choix techniques, engager des montants colossaux, aller droit dans le mur et s’effondrer… Une mauvaise stratégie d’entreprise peut leur être fatale… », estime-t-il. Sans vouloir dresser un tableau « trop noir », aujourd’hui plus qu’hier, « je ressens une responsabilité plus forte à faire prendre conscience aux agriculteurs dans quoi ils s’engagent, à leur dire qu’aujourd’hui il n’y a pas de deuxième chance. En tant que conseiller, on accompagne parfois des gens à faire le deuil de leur projet, c’est dur mais nécessaire. Cette conjoncture nous a forcés à aiguiser notre regard critique, à déceler des situations à risque en développant sans doute une sensibilité que nous n’avions pas il y a vingt ans de ça », souligne-t-il.

L’apparition de groupes d'échange WhatsApp

Reflet d’une société qui cherche à découvrir des moyens de communication plus réactifs, le milieu agricole évolue avec son temps. Frédéric Moigny, conseiller spécialisé en agronomie à la chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme, utilise deux groupes WhatsApp pour garder le lien avec les agriculteurs du Geda du Buron et des Maringues. « Nous les avons lancés peur avant le premier confinement. Preuve que ce moyen de communication est efficace et durable, ces deux groupes continuent d’exister. En tant qu’animateur, je les alerte sur des sujets à caractère urgent. Cette réactivité a fait évoluer nos métiers de conseiller, a permis de tisser des liens encore plus forts entre les agriculteurs. Le tout, c’est de savoir couper et ne pas se laisser noyer par les messages qui peuvent arriver en soirée ou durant le week-end », alerte-t-il.

Des enjeux climatiques et sociétaux de taille

Les aléas climatiques les obligent aussi à s’adapter. « On apprend à complément revoir notre conseil, à ajuster nos itinéraires avec d’énormes précautions. Aujourd’hui, on ne sait pas, au moment où on met en place une culture, ce qui va se passer. C’est angoissant pour les agriculteurs mais pour nous aussi qui les accompagnons. Il y a trente ans, on ne se posait pas ce genre de question », ajoute Frédéric Moigny. En parallèle, la demande des consommateurs amène les collectivités à s’intéresser à la question de l’alimentation, du consommer local sur leurs territoires. « Il y a quelques années, la question du foncier occupait une place centrale dans les combats politiques des élus ruraux, aujourd’hui on se rend bien compte que les curseurs ont bougé, que d’autres sujets prennent les devants… », explique Christelle Chesney, conseillère chargée de territoire à la chambre Savoie Mont-Blanc. « PAT, HVE, label multiples et variés : il a fallu monter en compétence sur de nombreuses nouvelles thématiques », ajoute l’animatrice du comité des agriculteurs du Genevois, du groupe Arve Faucigny agriculture et du groupe local de développement (GVA) de la vallée verte. Et d’ajouter : « Quand on fait du développement et de l’animation de projets, on reste avant tout généraliste. Aujourd’hui plus qu’hier, la curiosité et le travail en réseau sont primordiaux pour pratiquer notre métier de conseiller ».

Alison Pelotier